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Texte : Chiens et chats sous un trop-plein d'affection


       Les Français adorent leurs animaux domestiques. Mais cet amour pourrait bien avoir des revers sérieux, notamment sur le comportement des dits animaux.

       On aime les animaux pour ce qu'ils ne sont pas. Plus on les aime, plus on les méconnaît. Et plus on les méconnaît, plus on les maltraite." Jean-Pierre Digard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), n'y va pas par quatre chemins. Pour lui, les Occidentaux, et les Français en particulier, aiment trop leurs animaux domestiques. "La méconnaissance des animaux se traduit sous deux formes : le réflexe de peluchisation et l'anthropomorphisme," a-t-il expliqué lors de la conférence qu'il a donnée aujourd'hui à Expozoo 2001*.

       Le premier consiste à ne voir l'animal que "comme une boule de poils avec de grands yeux noirs." Le second, plus insidieux, lui attribue des comportements humains. "Il existe plusieurs degrés d'anthropomorphisme, estime Jean-Pierre Digard. Parler à un animal comme s'il pouvait vous répondre est naturel et ne porte pas vraiment à conséquence." En revanche, certains propriétaires font passer l'animal avant l'homme. Morceaux choisis des discours qu'a pu entendre l'ethnologue lors de ses recherches : "c'est plus pratique qu'un enfant", "j'ai mes chiens, que voulez que je fasse d'un mari ?" ou encore "plus je connais les hommes et plus je préfère les animaux". Ces petites phrases, qui paraissent à première vue innocentes, sont pourtant révélatrices d'un malaise. Pour combler la misère sociale ou affective, certains n'hésitent pas à mettre sur un piédestal leur animal domestique. Il mange la même nourriture que ses maîtres, dort avec eux, etc.

       Cette place démesurée n'est pas sans conséquence sur le chien ou le chat. Problèmes de santé (le chocolat, par exemple, est un véritable poison pour les chiens), troubles du comportement, augmentation des nuisances (aboiements, morsures) et, à terme, tensions entre les propriétaires et ceux qui ne possèdent pas d'animal. Autant dire qu'au pays des canins et félins de compagnie (52 % des foyers français en possède au moins un), tout n'est pas rose dans les paniers. Mais quelles peuvent bien être les raisons de ces excès ?

       Jean-Pierre Digard a une petite idée là-dessus. "L'homme n'a jamais domestiqué pour l'utilité de l'animal mais pour se l'approprier et ainsi, comprendre la nature," affirme le chercheur. C'est ainsi qu'il s'est intéressé au mouflon qui a donné, plus tard, le mouton. Par ailleurs, la grande majorité des races a été créée au 19e siècle. Elles étaient alors un déterminant socioculturel et servaient à se démarquer de son voisin. "En Camargue française, les taureaux sont noirs et les chevaux gris, souligne-t-il. En Camargue italienne, c'est l'inverse. Les chevaux sont noirs et les taureaux blancs." Une différence artificielle, commandée par les rivalités régionales. L'homme serait-il un brin mégalo vis-à-vis des animaux ? Pour Jean-Pierre Digard, cela ne fait aucun doute. "Les animaux nous renvoient une image positive de nous-mêmes, indique-t-il. Grâce à eux, nous pouvons nous sentir supérieurs et indispensables." Une logique narcissique qui expliquerait l'anthropomorphisme.

       Enfin, le trop-plein d'affection pourrait aussi provenir d'un vague sentiment de culpabilité envers les animaux dits de rente, comme les vaches ou les porcs. "Dans les anciennes sociétés, les animaux qui étaient apprivoisés devenaient tabous, explique Jean-Pierre Digard. Les manger était assimilé à de l'anthropophagie. Nous aimons excessivement nos animaux de compagnies peut-être parce que nous nous sentons coupables de nous nourrir des animaux de rente." En somme, chiens et chats seraient des animaux rédempteurs.

       La situation paradoxale des animaux domestiques en France s'améliorera-t-elle un jour ? Pour Jean-Pierre Digard, un premier pas vers des relations moins ambiguës pourrait être facilement franchi. "Il faudrait déjà que l'animal domestique ne soit plus anthropomorphisé dans les publicités et que l'animal de rente ne soit plus considéré comme une marchandise quelconque." Aux professionnels, donc, de donner l'exemple. Que l'animal soit vu comme ce qu'il est : un simple animal, ni plus ni moins.



Fabrice Demarthon
http://www.infoscience.fr/articles/articles_aff.php3?Ref=604